« L’Europe a délaissé et humilié la Russie » #economie #news #media #actualité #politique

« Le regard européen sur la Russie est fondé sur un malentendu qui menace à terme la paix en Europe. On oublie la période qui a précédé la fin de l’URSS. On oublie, ou on ignore, que la Russie a une identité européenne, ce fut l’obsession de Mikhaïl Gorbatchev et de ses successeurs. En 1989 a été avancée l’idée d’une « maison commune européenne » qui, malgré les différences idéologiques, rassemblerait les grands pays du continent. Seuls les Etats-Unis s’y sont opposés, comme ils l’ont toujours fait pour tout projet proprement européen.

Il y a eu ensuite la rencontre entre Gorbatchev et Kohl, où ce dernier lui a demandé d’accepter la réunification de l’Allemagne. Gorbatchev a dit oui en échange d’un engagement : que l’Otan n’approche jamais des frontières de l’URSS. Cet engagement est brandi aujourd’hui par la Russie. Mikhaïl Gorbatchev a aussi décidé, sans que personne ne l’y oblige, la dissolution du pacte de Varsovie, l’alliance des pays communistes, en espérant que cela favoriserait un système de sécurité européenne. Mais c’est l’autre alliance, l’Otan, qui subsiste, alors que le système européen espéré a été oublié.

Dernier événement, le successeur de Gorbatchev, Boris Eltsine, a proclamé non seulement l’indépendance de tous les Etats de l’URSS, mais aussi la fin du communisme. C’est donc le maître de l’empire qui a décidé de sa fin ! Et si les anciennes Républiques, dont l’Ukraine, sont indépendantes aujourd’hui, c’est bien parce que la Russie leur a offert la liberté, et cela sans qu’une goutte de sang n’ait été versée.

Les Russes, qui ont liquidé dans la paix le communisme, ont cru qu’ils allaient être accueillis et accompagnés par l’Europe dans leur mutation. Or l’Europe est restée indifférente. Elle s’est occupée des pays d’Europe orientale et centrale, mais la Russie est restée à l’écart, et cela a créé un immense sentiment de frustration et d’humiliation.

Dans cette Russie du chaos, marquée par la désorganisation et la paupérisation, Vladimir Poutine va, à partir de l’an 2000, rétablir l’ordre. Il va essayer de reconstruire un pays normal, tenter de réduire la puissance de ceux qui avaient acquis des fortunes considérables aux dépens de la société et de l’Etat. Si les Russes le suivent, ce n’est pas parce qu’ils éprouvent une tendresse particulière pour lui, mais parce qu’ils considèrent qu’il y a enfin un patrondans la maison Russie.

Sur le plan international, durant les années 1990 jusqu’à 2003-2004, la Russie a assisté, impuissante, au glissement de ses anciens partenaires du pacte de Varsovie dans l’Otan. Puis arrive la période la plus compliquée, celle des révolutions de couleur, « rose » en Géorgie en 2003, « orange » en Ukraine en 2004. La marginalisation dont la Russie était jusqu’alors victime devient rejet. Sort de la « révolution orange » un pouvoir ouvertement antirusse et obsédé par la volonté de rejoindre l’Otan. Ce qui signifie que l’Otan arriverait jusqu’à la frontière russe. La période 2004-2014 a été d’autant plus difficile pour Moscou que l’Union européenne est devenue ouvertement antirusse. Un « partenariat oriental » inclut six Etats de l’ancienne Union soviétique, dont l’Ukraine, mais il exclut la Russie.

C’est alors que Poutine réagit. Il a compris, avant que les Occidentaux n’en prennent conscience, que le monde avait changé. Qu’il y a un glissement géopolitique vers les pays émergents, et principalement vers l’Asie. Il s’est donc engagé dans une politique s’appuyant sur la reconnaissance de l’identité asiatique de son pays. Pour la Russie, qui tout au long de son histoire s’est dite et voulue européenne, c’est un changement radical. Dans un premier temps, ce fut plutôt une politique « de revers » destinée à répondre à la marginalisation de la Russie. Mais aujourd’hui, Russie et Chine reconnaissent leurs intérêts communs. Moscou tisse avec l’Asie des liens profonds, qui ont été renforcés par les sanctions que l’Europe lui inflige, et sont dommageables pour son économie et humiliantes pour son statut.

Nous sommes aujourd’hui à l’heure du choix. Si l’Europe n’arrête pas cette escalade, c’est une menace de déclin pour elle aussi. La Russie appartient à l’Europe, à la civilisation européenne, et elle doit le rester. Elle est aussi le pont qui relie l’Europe et l’Asie, et peut faire participer l’Europe au développement de la puissance asiatique. Sans ce pont, l’Europe sera condamnée au repli sur elle-même. »

Hélène Carrère d’Encausse, historienne et académicienne